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  • Daria Soren

Jour 1/ Au bout du tunnel

Mis à jour : 12 déc. 2018


Sous terre, j’essaie de respirer tranquillement. Comme chaque matin, je tempère la claustrophobie qui se développe depuis quelques mois. Je sens qu’il n’y a plus d’air, qu’on est tous pris au piège dans ce sous-terrain. Je n’ai qu’une envie. Remonter à la surface.


Ça a démarré un jour dans le RER A à Châtelet-les-Halles. On était serrés comme du bétail, corps contre corps, haleines contre haleines, dans une chaleur étouffante. Le wagon restait à quai, sans explication. Au bout de dix minutes comme ça, j’ai commencé à me sentir partir. Finalement, le wagon a démarré. Je suis descendue à l’arrêt suivant, au bord du malaise, pour faire une pause, reprendre mes esprits avant de remonter. J’étais sonnée, tenais à peine sur mes jambes. Mais pas le temps de m'apitoyer, il fallait aller récupérer Jim à l’école et il était déjà tard.

Les jours suivants, je me suis dit que ce serait une bonne chose d’éviter le RER. Ça faisait longtemps que ce trajet du matin me foutait le bourdon avec sa glauquerie à outrance.

Dans un premier temps, ce petit changement d’habitude m’a fait le plus grand bien. En prenant le métro, ça a allait mieux. Meilleure ambiance, plus d’air. Et puis, le métro aussi s’est mis à manquer d’air. Et puis, au moment même de descendre sous terre, l’air manquait déjà. C’était de pire en pire. Moi qui prenais ces transports depuis 12 ans dans la bonne humeur, pourquoi développer cette claustrophobie tout d’un coup?

Le malaise était arrivé et ne repartirait plus.


Aujourd'hui, comme d’habitude, pour aller travailler, je m’engouffre sous terre. Les cinq stations de la ligne 9 passent sans accro. Je suis soulagée que les portes s’ouvrent. A Nation, je longe le quai, slalome entre les gens, déambule dans cette fourmilière. Mon corps est ma voiture. Je passe la seconde, contrôle arrière gauche avant de doubler deux personnes. Puis clignotant, je tourne à gauche, vers la ligne 1. Mes jambes. Bizarre. Elles ne me portent plus. Comme rembourrées de coton duveteux qui m’invite à m’allonger. Mais c’est pas le moment. Alors, je ralentis le bolide et j’y vais tranquille. Je monte dans la ligne 1. Les cinq stations sont passées sans accro. Ravie que les portes s’ouvrent. Descends à Châtelet. Sortie Place Saint Opportune. Sortie. Enfin. Air. D’habitude, avec un peu d’air, je reprends du poil de la bête. Mais là, ça ne va pas mieux. Le malaise ne s’arrange pas malgré l’air frais matinal. Je traverse la place des Innocents. On y est presque. Voilà, je suis au bureau.

9h. Je badge. Après avoir salué une quinzaine de collègues, j’arrive, au fond du couloir, à mon bureau. Je suis à deux doigts de tomber dans les pommes. Je dis à Cédric, mon voisin de bureau: “Je me sens bizarre. Si tu entends un gros boom, vient voir à tout hasard!”.  Aurélien, un autre collègue, passe prendre un café à la cafetière du fond du couloir et passe une tête dans mon bureau. “Salut Daria, tu vas bien?”. “Heu, là, maintenant, pas des masses. Je crois que je vais ouvrir les fenêtres car j’étouffe un peu”. Aurélien m’invite à me caler sur un tabouret tout près de la fenêtre, reste un peu avec moi, puis repart à son bureau.

Un peu mieux, je m’installe sur mon fauteuil. J’allume l’ordinateur. 3h30 assise, ça me va bien. Mon cerveau fonctionne. Mes doigts aussi. C’est tout ce dont j’ai besoin pour bosser.

13h, c’est l’heure de partir. Je ne travaille pas cet après-midi. Je quitte le bureau, vais manger un morceau au forum des Halles avant de rentrer à la maison car il est déjà tard, j’ai faim. Mes jambes sont toujours en coton. Un pas après l’autre, je me dirige vers Monoprix. Prends des sushis, un smoothie. Je suis surement fébrile car j’ai faim. Je m’assois. Mâche mes sushis. Un truc cloche. Je me sens partir. Je suis là sans y être. Comme dans une autre dimension. Je me sens au bord de la perte de connaissance. Le corps perd vie. Le cerveau ramollit. Je ne suis pas capable de prendre le métro pour rentrer chez moi. Il faudrait que je m’allonge. Mais où? Je suis en plein Forum des Halles. A la médiathèque, c'est calme et il y a quelques poufs. Je sors du Monop’. Je lutte. M’assois sur un petit banc. En pleine détresse et brouillard mental, j’appelle mon beau père. Essaie de maintenir un ton de voix normal bien que faible. “Bonjour Luc, tu vas bien?”. “Bonjour Daria! Oui, très bien! Et toi?”. “Moi, ça va pas trop. Je suis à Châtelet là, je me sens pas très bien. Je ne suis pas capable de rentrer jusqu'à chez moi. Il faut que je m’allonge. Je vais aller m’allonger à la médiathèque. "D’accord Daria, j’arrive". "D’accord" je dis. Luc raccroche.

J’arrive à la médiathèque. Les poufs sont pris. Je me traîne à l’espace jeunesse où je prends souvent des livres pour Jim. Manque de pot, on est mercredi après-midi, l’espace est rempli d’enfants en train de lire avec leurs parents. Pas de quoi s’allonger. Je trouve quand même un coin où m’asseoir. J'interpelle un employé de la médiathèque qui passe à côté de moi. “Bonjour, excusez-moi, je ne me sens pas bien, j’aurais besoin de m’allonger”. “Oui, pas de souci. L’une de mes collègues est secouriste. Je vais la chercher”. J’ai bien fait atterrir ici. La collègue secouriste prend mon pouls. Çà a l’air d’aller. Elle me demande si je me souviens comment je m’appelle. “Oui, Daria”. Si je prends des médicaments. “Oui, depuis 24h, des antibiotiques pour une sinusite”. Je crois bien que c’est ça qui me flingue. Je dois pas supporter ce traitement.

Progressivement le mal m’envahit. Des tremblements nerveux se mettent à parcourir mes bras, mes jambes. J’ai des suées puis des frissons, le thorax comprimé. Mon pouls s’emballe. Un étau resserre l’hémisphère sud de mon crâne.

Allongée, je suis mieux. Disons, que je ne risque plus de tomber dans les pommes. Mais, mes membres continuent à tressaillir sans que je puisse les contrôler. La secouriste de la médiathèque me met une couverture de survie pour me tenir chaud. L'idée me traverse que je dois être l'attraction de l'espace jeunesse de la médiathèque. Mais je zappe vite car ça me demande trop d’effort d’y penser. “Ça va mieux madame?”. “Oui, un peu mieux. Mais je ne peux pas me lever.” “Vous voulez qu’on appelle les pompiers pour vous amener aux urgences?” “Oui, je veux bien. De toute façon, je suis incapable de me lever”. Luc arrive. Les pompiers arrivent. Je réponds aux mêmes questions que celles de la secouriste. Décris les symptômes. Les médicaments que je prends. Les tremblements, au bout d’une heure commencent à diminuer, la fébrilité aussi. Je peux m’asseoir sans risquer un malaise. Les pompiers m’embarquent sur une chaise roulante. Me voilà en route pour les urgences avec Luc. Les symptômes disparaissent progressivement. En arrivant aux urgences, je me sens presque normale. Les infirmières me font un électrocardiogramme. Je retourne à la salle d’attente. Bijou, mon chéri, arrive. Mon diagnostic doit être validé par l’interne, puis par le médecin chef avant de pouvoir sortir. Je passe encore deux heures à attendre. RAS. “Ce sont les symptômes d’un malaise vagal Madame. C'est peut être du à votre sinusite. Continuez le traitement et reposez-vous un jour ou deux”. On me laisse partir.

Voilà. C’est tout. Il est 19h30.

Luc nous ramène à la maison. Ce soir, comme depuis plus d’une semaine, je ne trouve pas le sommeil. Malgré l’épuisement, dès que j’approche de l’endormissement, une décharge nerveuse dans la boîte crânienne me remet en éveil. Comme une peur incontrôlée de m’endormir, que le cœur s’arrête. Toute la nuit, j’alterne bouffées de chaleur, frissons, tremblements, décharges nerveuses dans la boîte crânienne. Je tente de me lever pour aller aux toilettes. Mon pouls s’emballe. Je fais le trajet le plus tranquillement possible pour ne pas tomber. Reviens dans mon lit. Je suis prostrée avec mes tremblements. Impossible de m’échapper. Dans le noir de la nuit, je subis ces réactions incontrôlées de mon corps sans comprendre ce qu'il m’arrive.


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